09.07.2008

C'est le temps...


Frayeur du frais matin aux aguets

Nature en voie d'extinction ? Sans voix, tu vois.

Monde qui passe et qui change, et qui bouge,


***

Crois tu que le temps nous attend ?Il s'évade déjà

A la recherche d'autres proies,

Qui, comme nous, l'implorent,

De leur laisser encore quelques secondes.

Toujours la même demande,

Et veulent retenir du bout des lèvres ces quelques,

Moments éphemères, juste.

***

Patient, le rusé vent du nord souffle, souffle, et,

Susurre au creux des inconstants

L'heure du départ, adieu fidèles

Adieu eternel, bonjour demain

***

Je vous laisse à ces quelques instants, volatils et réveurs,

Pour que demain soit encore transit de la douceur,

Du contour un peu flou de cette réalité qui s'évade

Et nous échappe et nous terrasse

Du haut de son balcon embrumé et impalpable


***

Inconstant, oui, encore et toujours,

Pas de règles, pas de limites, ou si,

*

Ou si peu, ou tant, c'est le temps,

Libre, il court à travers ces vers, ou si peu,

Il pleut, non, il neige, ou plutôt il siège, C'est le temps, mon inconstant.

Petit garçon rieur et farceur,


Instant de rien, de tout, pour rien, pour tout,

Un peu là, si peu ici, tant et temps là-bas.

***

C'est le temps, fidèle traître

Qui jamais ne tempère, qui toujours enterre

C'est le temps, eternel compagnon de chacun,

Un cliché, un flash, gravé sur le papier, oublié pour l'eternité

Et à la fin, il nous laisse et s'échappe


Alors tant pis, merci et bonsoir, C'est le temps de dire aurevoir…

 

La femme à la fenêtre

[ Texte coécrit avec Mademoiselle Hanna Beer ]

Je ne me rappelle plus la vue de sa chambre. Des toits de briques rouges se profilaient jusqu'à l'horizon. Ils surmontaient des façades crémeuses sur lesquelles se découpaient, comme des yeux hagards, d'étroites fenêtres reflétant de mêmes autres fenêtres. Des murs ciselés et râpeux se dégageaient l'impression d'une infinie sagesse, que seuls les anciens sont capables de transmettre. Les baraques, qui jusque là avaient survécu à toutes les intempéries, refuseraient à jamais de se plier au joug de quelqu'autre force dévastatrice. Solidement plantées, droites et magistrales face au vent, elles provoquaient éhontément les cieux et leur foudre. Seule la vétuste demeure de mon seigneur semblait susceptible de s'écrouler. Et sous les toits, d’où j’observe la ville docile, je craignais à tout instant que le sol ne s’effondre sous le simple souffle d’une brise d’été. La pièce où je me trouvais était vide de sens comme de mobilier mais elle possédait le charme décalé des chambres de bonne. J’y retrouvais cette vacuité d’âme qui m’excitait tant chez mon chevalier, l’insignifiance de ses mots qui ne voulaient rien à dire en soi mais dont le ton exprimait absolument tout. Le ton de ses murmures timides  et ses gestes indécis suffisait à m’épancher. Qu’il eût été muet ne m’eut pas dérangé. Juste son calme et sa prévenance. Je ne demandais plus qu’une chose, que le temps se suspendît afin de savourer plus longuement ses caresses bavardes. Dépassé l’évanescence de ce bonheur, il ne devrait pas m’être permis de décrire ces instants révolus. Cela étant, je m’autorise à faire renaître ces souvenirs de nous deux, amants assoupis entre des murs incertains, car, telle une trace indélébile, il marque l’aube de mes premiers amours. Piétinant la lisière entre  bonheur et peine, ces moments ont eux aussi laissé leur empreinte parmi mes souffrances bienheureuses. Et comme tout autre, celle-ci achève son cycle de plaisir sur une douleur au cœur.  Combien de fois avais-je pensé que ces maux ne pourraient s’estomper. Et me fondant dans une déprime délicieuse, je me relevais avec la sensation intolérable que je n’étais qu’une pâle figurante aux côtés de vrais acteurs de vie qui savaient surmonter la plus insignifiante des ruptures.

Cette indicible trace dans ma chaire, cette souffrance inavouée au plus profond de moi, que rien ne saurait atténuer. Ainsi n’aurai-je été qu’une parmi tant d’autres, un courant d’air éphémère, dénué d’intérêt que l’on oublie passée la suivante. Pas une trace ne resterait, pas une odeur, seulement les contours d’un souvenir déjà flou.

Déjà le soleil transperçait l’air de ses rayons et illuminait cette chambre qui baignait dans la pénombre quelques instants auparavant. Avec elle disparaissaient les dernières estampes  flamboyantes de l’aube qui avait contemplé notre amour et l’avait bercé, abandonné dans la chaude insouciance des draps. Sur mon corps encore dévêtu avançaient les langues dorées et rassurantes du soleil dont le souffle puissant brûlait l’air de cette mansarde.

Où suis-je soudain ?  La chambre a disparu. Tout se brouille autour de moi, toute chose se fige et sombre dans le brouillard qui tombe sur mon regard. Tout est là, sans être là. L’air semble avoir cessé d’être. Je tourne, roule, déboule, prise dans un tourbillon aux couleurs éclatées et aux senteurs enivrantes. Sur ma peau, son souffle, je ressens chacun de ses gestes mais il n’est pas là. Où est-il ? Que m’arrive-t-il ? Mon regard ne peut débrouiller les formes mouvantes et indécises de son corps. Tout se refuse à moi et pourtant rien ne me rejette vraiment. Soudain, un éclair devant moi. L’éclat de la vitre reflète sur mon visage un rayon d’or. J’étais de nouveau là. Combien de temps étais-je restée ainsi ? Pendant une seconde d’éternité, j’étais partie, évadée de cette chambre. J’avais pu le toucher, le sentir. Ces songes ne cessaient de hanter ma mémoire. Ils m’égaraient et me plongeaient dans cette errance psychique de ceux qui ne savent plus dire où est le rêve, où est la réalité.  J’étais brûlante désormais, prise par une de ces fièvres africaines qui vous terrassent en un instant. Tout mouvement me semblait impossible. J’étais lourde et pataude mais je prenais à plaisir à subir cet état, écrasée, abandonnée. Attentive, les sens en éveils. Avec la chaleur qui montait, la chambre se remplissait d’un parfum de bois et de résine encore liquide. Je l’imaginais coulant sur mon corps, rongée par le désir de celui qui ne reviendrait plus. Tout se confondait en moi, merveilleux mélange de couleurs mordorées et de fragrances forestières. J’étais emporté par une forêt d’automne. Je luttais, dilettante, contre ces rêveries.  Au plus profond de moi, un buissonnement sensuel ne cessait de clamer mon amour de la vie. J’étais à fleur de peau, j’étais offerte et le revoir dans mes égarements m’avait mis à nu. J’étais, j’étais entaillée, perdue dans son odeur et dans ses gestes. J’étais perdue à lui, perdue à moi, évanouie dans une spirale enivrante. J’aimais à me perdre ainsi et m’abandonner aux méandres de mon imagination.

Je me levais et retournais à la fenêtre. La vie abondait en bas. On distinguait les passants, plongés dans leurs occupations. Ici au téléphone, là-bas arrangeant ses cheveux dans le reflet d’une vitrine. Ils avançaient groupés, tels des grappes de raisons. Tantôt dispersés, tantôt entremêlés.  Devant mes yeux à demi ouverts se jouait un extraordinaire ballet, passant, tournant et mêlant les couleurs, les formes. Les bruits de la ville renaissante s’associaient pour former un grand et bel orchestre. Je me rappelais ces paysages que nous avions contemplés tous les deux, encore emprunts de les douceur d’un amour maintenant révolu. Languide, une simple journée d’automne…

Les mots

Il se tenait là. Il fixait cette page blanche qui le narguait depuis plus d’une heure. Le jeune homme enviait cette blancheur simple et gracieuse. Elle lui semblait si parfaite qu’il aurait pu la contempler longtemps encore. Une perfection que lui ne pourrait plus atteindre désormais. La plume tremblait dans sa main. Tout son être semblait concentré dans ce minuscule morceau de métal prêt à bondir. Le garçon regarda son fauteuil et pensa à son histoire. “Son histoire perso”. C'est ainsi qu'il aimait à l’appeler. En lui se mélaient Haine et Reconnaissance envers ce fauteuil roulant. Il l’avait reçu quand le médecin lui avait appris qu’il ne marcherait plus. Il était son sauf conduit, son passeur et son sauveur autant qu’il le condamnait à ne plus emprunter le chemin “des gens normaux”. C'est ainsi qu'il les appelait.

La voiture ne l’avait pas loupé, se disait-il. Que lui avait-il donc bien fait à cette bagnole ? Il ne l’avait pas insulté, il ne l’avait pas attaqué. Lui, il s’était contenté de traverser. Elle, elle s’est contentée de ne pas s’arrêter.  L’alcool, lui avait-on dit. Tout de même pensait-il, il les avait payé bien cher ces verres que le conducteur avait bus. Une vie de chaise roulante pour deux verres d’alcool, c’est salé comme addition. Alors, il voulait écrire. Ecrire son récit. La plupart du temps, les gens n’entendent pas, ils ne prennent pas la peine de comprendre. Il regarde avec compassion, ils dispensent quelques bons mots mais que savent-ils vraiment ? Au fond, ils s’en fichent, eux, de ce que lui pense. Ils ont leurs petites idées toutes faites, des convictions bien établies sur la vie et la mort. Un handicapé est une personne comme tout le monde, pour sûr ! Font-ils avec un air entendu. Mais toutes ces paroles s'envolent dès que l'un d'eux pose ses yeux sur lui. “Les gens normaux”, c'est ainsi qu'il se résigne à les appeler…

Lui, il ne peut pas oublier. Il ne peut oublier leurs regards. Ces regards en disent bien plus que tous les discours. Les paroles s’envolent, aussi éphémères et fugaces qu’un murmure. Le regard vous brûle la peau, il imprime une marque en vous que rien ne peut effacer. Il leur en veut. Il leur en veut à ces regard de l’avoir brûler tant et tant. Alors, il a pris tous les risques, il a accepté toutes les interventions. Il voulait prouver à ces petites orbites engoncées dans leur pitié qu’il n’était pas encore parti. Il lui semblait que vingt ans sur cette terre était bien peu, comparés à l’ensemble des attractions proposées par la vie.

Alors, il avait décidé de se battre. Comme on ne combat pas un regard avec des paroles, il avait décidé de leur balancer des mots à la figure. Des mots de papier, ceux qui restent, ceux qui marquent. Ils seront ses armes, flamboyantes et invincibles. Il fut saisi de cette envie aussi soudainement qu’une voiture lui avait pris son corps. Il n’est pas de ceux qui écrivent, lui disait-t-on à l’école, il devrait faire du sport. Merci pour le conseil. N'empèche qu'il pouvait tirer une croix dessus…le sport. Alors pourquoi pas l'écriture ? Après tout, écrire c’est un sport. Il faut lancer le bon mot au bon endroit. Il faut frapper fort et éviter les fautes. Il faut se battre contre soi, chercher et retourner les mots pour en extirper une substance acceptable et les retourner encore et encore jusqu’à atteindre le beau geste, le verbe droit.

C’est décidé, il sera donc auteur. Au diable les gens raisonnables et les promoteurs du « résignes toi ». Qu’importent les barrières, il en sera. Il a entendu parler de ces gens, les Sartre et les Maupassant. A l’époque des bancs du lycée, tout cela lui semblait bien mystérieux. Drôles de bonhommes, ceux là qui passent leur temps à noircir des pages de papier, ceux qui brûlent les bougies à taper à la machine, ceux qui usent les mines et les bouteilles d’encre. Des farfelus se disait-il, des bons à rien, pestait-il. A quoi bon nous remplissent-ils la tête avec des mots, ces brasseurs de vide ? Mais après tout, pourquoi pas. On a tout de même le droit d'écrire, même en fauteuil roulant. Pourquoi n’aurais je pas le droit, moi aussi, de devenir quelqu’un. Drôle de victime que celle à qui on ferme les portes, les unes après les autres, comme si elle était coupable. Coupable d’avoir était renversée ? Coupable de ne pas avoir su éviter une bagnole ? Les gens sont cruels parfois. Cruels parce qu’ils ne font rien ou cruels parce qu’ils en font trop. Ils sont trop là et en même temps pas assez. Drôle de situation pensa-t-il. Qu'ils me regardent comme un infirme ou qu'ils ne me regardent pas, quelle différence ?

Alors il lança sa plume sur la première ligne de sa feuille. Hésitante au début, il la regardait prendre ses aises au fur et à mesure. Elle allait et vagabondait sur les lignes, allant voir du côté des interlignes, revenant, sautant les espaces, parfois, ralentissant, parfois, revenant à la ligne, enfin. Elle prenait confiance en soi. A croire que c’est elle qui le guidait et non l’inverse. Marquer une pause et profiter du soulagement d’avoir réussit. C’est toujours le premier mot qui est le plus difficile à écrire. Le reste coule de source. Lui qui n’avait jamais brillé dans les études ressentait un étrange bien être à voir sa plume noircir la page, à voir ses mots se coucher sur les lignes, ordonnés à ses ordre. Lui de ressentir cet étrange sentiment de liberté. Une liberté absolue qu’aucune barrière ne semblait pouvoir limiter. S’il ne peut plus courir, s’il ne peut plus marcher, il est libre d’écrire ce que bon lui semble, il est libre de laisser sa plume courir, sauter et tourner.

Il éprouvait de la reconnaissance pour ces feuilles de papier qui ne le regardaient pas de travers, qui ne le jugeaient pas à la capacité de ses membres. Elles étaient telles qu’elles avaient toujours été par le passé. Elles le regardaient comme elles avaient regardé Monsieur Sartre et Monsieur Maupassant, quoi que Monsieur Sartre écrivait à la machine à écrire, lui avait on dit. N’empêche que Maupassant, lui, il écrivait sur des feuilles avec ses petites mines et son gobelet d’encre. Tout comme moi, pensait le jeune homme. Ironie du sort, lui qui aurait pu devenir champion sportif s’était reconverti en noircisseur de papier. Il devait désormais son épanouissement comme sa réussite à un tout petit morceau de métal et à quelques pages blanches. Il fut soudain saisi d’un tremblement et une idée lui apparut. Une idée toute farfelue et biscornue. Mais après tout, pourquoi pas…

La petite plume dansait de long en large. Il se disait que cette petite pointe argentée n’était pas limitée. Elle allait, gracieuse et légère. Il la contemplait. Fragile, son trait n’en était pas moins assuré et elle dessinait les lettres avec précision. Elle était belle comme une étoile d’opéra et les lumières ternes de la pièce resplendissaient sur son corps métallique. Elle semblait insatiable, comme animée par une force étrangère et mystique. Parfois le jeune homme se demandait qui, de la plume ou de l’homme guide l’autre. L’écrivain ne serait-il finalement qu’un imposteur, tout le mérite revenant au stylo ? Il se demandait si les livres existaient avant qu’on les écrive. Et bien oui, se disait-il. On ne fait que mettre bout à bout des mots, finalement. Cette chaîne de mot existait peut-être bien avant qu’on la mette à jour, attendant patiemment son heure, tapie dans les ténèbres de l’ignorance. Mais si l’écrivain ne crée pas, s’il n’est qu’un éternel chercheur, alors, il est chercheur d’or et c’est un trésor qu’il met à jour dès qu’il s’épanche sur la feuille encore vierge. J’aurai très bien pu écrire tous les chefs d’œuvre du monde si j’avais été le premier à mettre les mots les uns à côté des autres. Peut être même qu’en jetant en l’air un millier de lettre, on peut écrire le plus merveilleux de tous les livres, le plus grand chef d’œuvre que le monde ait connu…

L’idée commençait à trotter dans la tête du jeune homme. Le garçon se sentait scruté par l’immensité immaculée de la page. Et si j’osais ? Il avait besoin de se raconter. Ecrire, décrire, et guérir. Dans un coin de la feuille il jeta quelques mots, comme un voleur, tout surprit de son fait. Il prenait conscience qu’aucun fauteuil ne le retenait sur le papier. Il voulait parler de lui. Raconter l’histoire un peu tragique d’un garçon de banlieue qui ne demandait rien à la vie, si ce n’est de rester dans cet anonymat protecteur et confortable des gens qui passent et disparaissent, paisibles et inconnus.

Il se mit à écrire avec frénésie. Comme si on l’en avait empêché pendant des années. Il écrivit toute la nuit. La ferveur créatrice le menait dans la pénombre nocturne. Transpirant, ruisselant, il peinait et se battait. Le combat de sa vie, peut-être, se jouait là. Au matin, il saurait. La vie est ce que l’on en fait, la fortune à qui veut la prendre. Il irait chez un éditeur. Il fallait que le monde lise ce cri à la vie. Les pages s’empilaient inlassablement, le jet d’encre était constant et imperturbable. Pas un bruit ne s’échappait si ce n’est celui de la plume. La plume, qui était elle ? Il se demandait jusqu’où elle l’emmènerait. Le matin inonda sa chambre encore toute emplie des cris et des douleurs échappés de ses brouillons. C’était court, mais il avait fait le grand déballage. C’était simple pourtant. « Il se tenait là. Il fixait cette page blanche qui le narguait depuis plus d’une heure. Le jeune homme enviait cette blancheur immaculée… »

L'Instant

Qu'est ce que l'instant ?

L'instant, c'est la douceur des lèvres de celle qu'on embrasse pour la première fois.

L'instant, c'est le frisson d'une chaude soirée d'été.

L'instant où tout se bouscule, c'est l'indéfini.

L'indéfinissable instant, c'est la liberté.

L'instant où tout nous est offert.

Tout est à réaliser, tout est à oser.

L'instant, c'est la peur, la peur de jouer.

L'instant, c'est le saut dans l'obscurité.

Le courage d'oser, de briser.

L'instant, c'est l'absolue necessité.

L'absolue sensation où tout se fige.

L'instant, c'est nous, mais pour le monde,

C'est l'instant d'un souffle.

L'instant, c'est un vacillement.

L'instant où tout se bouscule.

En cet instant, je suis libre, comme à chaque instant.

L'instant, c'est maintenant, c'est n'importe quand.

C'est toujours, c'est partout.

En somme, l'instant c'est la vie.

L'instant de vivre, ou un eternel rendez-vous manqué…