19.08.2009

Un livre, un mardi #3

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Après de longues semaines de lutte et d’endurance, me voici arrivé au terme du monumental « Voyage au bout de la nuit » de Monsieur Louis-Ferdinand Céline. Monumental car dès les premières pages, le lecteur sait qu’il est en présence d’une œuvre majeure de la littérature, tant l’être humain y est malmené, acculé dans ses derniers retranchements et poussé à une autocritique implacable et sans appel. Publié en 1932, le roman raconte les péripéties du jeune Ferdinand Bardamu, héros homonyme, dont les aventures s’inspirent directement de la vie de Céline. Des champs de bataille de la première guerre mondiale à l’Afrique coloniale puis la découverte des Amériques, Bardamu, anti-héros par excellence, se retrouve emporté par la course aveugle et insensible des événements. Rarement roman aura autant choqué son époque tant les thèmes abordés allaient contre l’ère du temps. On y trouve notamment une apologie de la lâcheté face à l’absurdité de la guerre, qualifiée « d’abattoir international de la folie », une description misérable et sans gloire de l’activité coloniale où maladies, chaleurs et corruption terrassent les expatriés, ou encore une vision des conditions sanitaires et sociales du Paris de l’après-guerre où pourriture et médiocrité marinent dans la capitale et sa banlieue.

 

Ce roman fut une révolution à l’époque, notamment par l’usage du langage parlé, la langue académique étant considérée comme morte et impropre à la description du réel. Car pour Céline, la réalité est sale, misérable et viciée. Seul un langage parlé peut la retranscrire. D’où une lutte perpétuelle contre les errements de l’idéalisme et du sentimentalisme. Au travers des aventures que vit Bardamu, Céline décrit au broyeur la bassesse de l’âme humaine et la trivialité qui mène le monde. C’est donc bien d’un voyage qu’il s’agit pour Bardamu. Un voyage d’apprentissage, à ses dépens toujours, de la noirceur des hommes et de société. A travers un refus d’une vision raisonnée et métaphysique, c’est en médecin que Bardamu cherche la vérité. Une vérité physique, biologique du monde. Quitte pour cela à dépiauter, à mettre les mains dans l’immondice des Hommes et à en explorer les entrailles dans ce qu’elles ont de plus sombres et repoussantes.

 

De longues semaines de lecture et de peine donc m’auront été nécessaires pour terminer ce roman car je ne puis dire que ce ne fut pas une lecture « agréable ». C’est une pénitence que chacun devrait suivre. Une remise en cause de ce que nous sommes, une remise en question du monde et de ses fondements, une remise en question de la société. La dernière ligne est un soulagement, tant le pavé nous aura malmené, mis en contradiction avec nos valeurs et notre raison. Néanmoins, cette vision du monde ne cède jamais le pas à la facilité de l’écriture ou la vulgarité. La plume de Céline est admirable, chaque mot est pesé. La morale reste implacable et pourtant, l’auteur semble se surprendre à écrire les pages les plus belles et les plus folles d’espoir sur le genre humain. La lecture du « Voyage au bout de la nuit » sera donc un combat pour qui veut aller au-delà de la simple lecture. Un cri de l’âme, un combat contre soi et contre la conclusion funeste du livre. Mais guidé par cette certitude que ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort, le lecteur en sortira grandi et plus conscient de lui-même qu’auparavant. Monumental donc, Terrible et Grandiose. Le « Voyage au bout de la nuit » nous livre quelques morceaux choisis :

« Les crépuscules dans cet enfer africain se révélaient fameux. On n'y coupait pas. Tragiques chaque fois comme d'énormes assassinats du soleil. Une immense chique. Seulement c'était beaucoup d'admiration pour un seul homme. Le ciel pendant une heure paradait tout giclé d'un bout à l'autre d'écarlate en délire, et puis le vert éclatait au milieu des arbres et montait du sol en traînées tremblantes jusqu'aux premières étoiles. Après ça, le gris reprenait tout l'horizon et puis le rouge encore, mais alors fatigué le rouge et pas pour longtemps. Ça se terminait ainsi. Toutes les couleurs retombaient en lambeaux, avachies sur la forêt comme des oripeaux après la centième. Chaque jour sur les six heures exactement que ça se passait. »

 

« Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c'est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux mêmes. Mais chez nous, n'est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur. »

« L’amour, c’est l’infini à la portée des caniches »

« Quand on a pas d’imagination, mourir c’est peu de choses, quand on en a, mourir c’est trop »

« Le cinéma, ce nouveau petit salarié de nos rêves on peut l’acheter lui, se le procurer pendant une heure ou deux, comme une prostituée »

« Ce monde n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde »

« Ça prouve qu'on ne peut exister sans plaisir même une seconde, et que c'est bien difficile d'avoir vraiment du chagrin. C'est comme ça l'existence. »

« C'est étonnant ce qu'on a du mal à s'imaginer ce qui peut rendre un être plus ou moins agréable aux autres. On veut le servir pourtant, lui être favorable, et on bafouille. C'est pitoyable, dès les premiers mots... On nage. »

« C'est comme d'ouvrir une fenêtre dans une prison, trahir. Tout le monde en a envie, mais c'est rare qu'on puisse. »