08.04.2009

"Au nom de la démagogie, je vous arrète !"

DEMOCRATIE.JPGNous vivons décidemment dans une époque bien curieuse. L’affaire se passe à Bellegarde-sur-Valserine dans l’Ain. Quatre cadres de l’entreprise Scapa ont été retenus contre leur gré pendant deux jours au sein des locaux de la société par des salariés mécontents du plan social mis en place par la direction du groupe. Cette séquestration fait suite à plusieurs affaires comme celle-ci et ont donné lieu à une maladie bien étrange, et hélas, fort contagieuse : la « sequestrationnite », selon les mots de Philippe Labro.

Et force est de constater que les prises d’otage se multiplient en France : Sony, PPR, 3M. Pis, selon un sondage Paris Match-Ifop, 63% des Français éprouvent de l’indulgence pour les preneurs d’otage (les mots sont pesés…), 30% les approuvent et seulement 7% les dénoncent. Ces affaires peuvent faire sourire. Elles font partie du « folklore » social à la française, se résignent certains. Selon toute vraisemblance, c’est la mode. Or ces affaires n’ont rien d’anodines. Elles marquent la fin de l’État de droit. Purement et simplement. Ce ne sont d’ailleurs pas des actes isolés. Ils s’inscrivent dans la même logique que les blocages d’universités, les sabotages de voies de chemins de fer, les saccages urbains de Strasbourg, les séquestrations de présidents d’université, les agressions noctiliennes, et autres actes d'incivisme. J’en passe et des meilleurs. Elles ancrent la République Française toujours un peu plus dans une situation où chacun peut faire n’importe quoi et s’emparer de n’importe qui. Bref, nous allons vers une société, si le mot a encore un sens, où chacun peut être au dessus des lois. Disons le sans ambages : Cette France n’est pas celle à laquelle je crois. Cette conception du droit n’est pas celle à laquelle je souscris et je dis qu’une société qui ne se donne plus les moyens de faire respecter le plus élémentaire des droits est une société qui va droit vers l’anarchie.


Ségolène Royal déclarait dans Le Journal du Dimanche, au sujet des prises d’otage de cadres d’entreprises par des salariés, que ces actions permettaient à des salariés « fragilisés et méprisés » de se faire entendre, tout en soulignant le caractère illégal de ces actions. La même indulgence coupable a été entendue dans les discours de François Bayrou, Dominique de Villepin ou encore Martine Aubry. Cette indulgence ainsi que ces propos sont les témoins d’une faute démocratique de la part de dirigeants politiques qui ont renié tout courage et qui ont définitivement cédé au renoncement. Comment ? Comment être indulgent avec des salariés qui bafouent le plus élémentaire des droits à la sécurité, au droit fondamental de la libre circulation ? Il est déplorable que les responsables politiques, ainsi que les meneurs syndicaux, n’aient pas pris la mesure du danger qu’il y a à légitimer de telles actions. Car il faut se poser la question : de tels actes sont ils un aboutissement ou l’ouverture d’un nouveau genre de conflit social ? Quelle sera la prochaine étape ? Quel discours tiendront ces responsables quand, après avoir plaidé l’indulgence envers les salariés preneurs d’otages, ils seront face à des cas d’agressions physiques, voire pire, d’homicide ? Bossuet leur répond : « Dieu se rit des gens qui déplorent les effets des causes qu’ils chérissent ». C’est la voie vers laquelle mènera invariablement cette nouvelle forme de conflit social. Les Landes, Pithiviers, Grenoble et Bellegarde-sur-Valserine ne doivent pas rester sans suites. Les abus patronaux existent et sont encore (trop) nombreux. Nul besoin de nous voiler la face. Il est indéniable et malheureux qu'un certain nombre d’entreprises considèrent encore leurs salariés comme une marchandise. Que dire également des sommes astronomiques accordées à des dirigeants ayant mal géré leur entreprise ? Que dire des bonus ? Que dire des parachutes dorés ? Ces scandales ne légitiment, ni n'excusent en rien la séquestration de cadres et de dirigeants.


Ces affaires sont le signe du caractère cacochyme de notre démocratie. Faire entendre aux gens que le pouvoir est dans la rue, et non dans les urnes, c’est bafouer les principes même de la démocratie et de la République. Citons à ce sujet les propos admirables de l’inénarrable Bronislaw Geremek : « Il ne faut pas craindre le peuple, il faut craindre le populisme qui exploite l’absence du peuple sur la scène publique ». Peut être viendra le jour où la nation demandera des comptes aux hommes et aux femmes politiques qui ont trahi son idéal sur l’autel de la démagogie. Et l’occasion ici de rappeler l’article 224-1 du code pénal français : « Le fait, sans ordre des autorités constituées et hors les cas prévus par la loi, d'arrêter, d'enlever, de détenir ou de séquestrer une personne, est puni de vingt ans de réclusion criminelle. (…) Toutefois, si la personne détenue ou séquestrée est libérée volontairement avant le septième jour accompli depuis celui de son appréhension, la peine est de cinq ans d'emprisonnement et de 75000 euros d'amende, (…). » Dura Lex, Sed Lex


Commentaires

N'oublions pas que :
« L'infraction prévue par l'article 224-1 est punie de trente ans de réclusion criminelle lorsqu'elle est commise à l'égard de plusieurs personnes » (article 224-3)
La peine est réduite à 10 ans en cas de libération rapide.

Ecrit par : Paul | 08.04.2009

J'aimerais que nous appliquions la loi en France. Mais ça fait bien longtemps qu'on a toléré des dérives...

à bientôt,
très bon article en tout cas, avec une très belle illustration !

Ecrit par : LOmiG | 09.04.2009

Merci Lomig. Je t'avoue que je me suis tenu un peu loin de la blogosphère depuis quelques mois. Il faut croire qu'il est des période où on a besoin de prendre un peu de distance...

Je pense que ça n'est pas irréversible. Si l'État reprenait les reines en sanctionnant, je pense que ça inciterait certains à réfléchir...

Ecrit par : Ben | 09.04.2009

C'est un plaisir de vous retrouver avec ce très bon article. A bientôt

Ecrit par : lolik | 09.04.2009

"je dis qu’une société qui ne se donne plus les moyens de faire respecter le plus élémentaire des droits est une société qui va droit vers l’anarchie."

En fait le terme d'anarchie correspond plutôt à une émancipation, une compréhension / acceptation des droits de chacun par chacun qui rendrait ultimement caduque le besoin de faire déterminer et respecter plus ou moins arbitrairement par les états ces droits. Ce n'est pas tant une forme d'organisation de la société qu'un état d'esprit et un mode de prise de décision de ceux qui la composent.

Aujourd'hui en France, on assiste effectivement à l'abandon de la notion de droits de l'individu, c'est donc en fait le contraire de l'anarchie bien comprise qui se produit. La force et la violence, au lieu de perdre de leur pertinence face au Droit, deviennent leur propre justification: "puisque c'est le plus fort qui est chargé de définir et d'appliquer les règles, devenons les plus forts pour imposer nos règles à notre manière". Les moyens sont devenus la fin. Le fond de la civilisation (la reconnaissance des droits de chacun en bonne harmonie) a été escamoté par la forme, qui n'existe plus que pour elle-même.

Comme terme pour définir plus justement cette situation, je vous propose donc à la place le mot "barbarie".

Ecrit par : Jesrad | 15.04.2009

Très franchement, je ne crois pas du tout à la notion "d'anarchie bien comprise" dont vous parlez. Je crois, comme le disait Hegel, que "la vérité de l'intention, c'est l'acte". Or, la vérité de l'anarchie, c'est une situation où chacun lutte contre chacun, sans plus aucun contrôle si ce n'est celui de la force brutale. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, l'anarchie ne peut mener qu'à la destruction de l'Homme par lui même, les plus forts éliminant petit à petit les plus faibles et ces mêmes "plus forts" devenant à leur tour plus faibles que d'autres. Ultimement, il ne resterait plus dans un tel monde qu'un seul homme. Un homme qui serait parvenu à triompher de tous ses rivaux par sa force.

D'autre part, je ne crois pas que les droits de l'Homme soient innées. Ils sont une vue de l'esprit. Aussi, je conçois fort mal une société sans gouvernance dans laquelle, on reconnaîtrait à autrui des droits de facto. C'est justement l'État qui fixe le droits de chacun et qui doit se donner les moyens de faire respecter ces droits. Aussi, imaginer une société dans laquelle les hommes vivraient les uns à côté des autres, se reconnaissant des droits, se respectant mutuellement et pacifiquement, est plus qu'une utopie selon moi. C'est une illusion. Alors, on peut jouer sur les mots : barbarie plutôt qu'anarchie. Je n'y crois pas. Pour moi les deux mots sont synonymes. Et je ne conçois pas l'un sans l'autre.

Merci pour ce commentaire qui mène cette intéressante conversation sur des chemins improbables, mais tout à fait passionnant !

Ecrit par : Ben | 15.04.2009

Il ne faut pas oublier qu'en général, les Syndicats se désengagent au moindre "dérapage" (j'entend par la violence physique, la détention étant sur la ligne), ne voulant pas être tenus pour responsable...

Ecrit par : Clement | 16.04.2009

Ecrire un commentaire