16.06.2009

Un livre, un mardi #2

millenium1.jpgPuisqu'il semble que rien ne puisse empécher la vague Millenium de déferler sur les écrans de cinéma, je ne pouvais me résoudre à rester inculte et ignorant. Mais pas question de me ruer vers les salles obscures avant d'avoir lu les trois tomes écrits par Stieg Larson. Je suis encore plongé dans le troisième, mais je ne résiste pas à vous donner mes premières impressions quant à la série en général.

 

L'intrigue...


Les trois tomes racontent les péripéties de deux personnages autour de qui les élèments vont tourbillonner et se déchaîner. Le premier est Mickael Blomkvist, journaliste et associé au sein du magazine Millenium. Le deuxième est Lisbeth Salander, une jeune femme solitaire et en proie à une méfiance sans borne envers la société et ses acteurs. Tout commence lorsque Mickael Blomkvist perd un important procès dans lequel il est accusé de diffamation pour avoir publié un article assassin contre un magna de la finance. La carrière et l'avenir s'annonçait bien sombre pour le journaliste jusqu'à ce qu'un octogénaire le contact pour remuer les mystères d'une enquète vieille de quarante ans...De là, nos deux protagonistes vont être emporter par les éléments et se trouver au centre d'enquètes policières, de vielles rancunes et à la merci de sombres acteurs.

 

Qu'en penser ?...

 

Le succès de Millenium n'est pas sans raisons. Il faut bien avouer que l'intrigue est prenante. Le lecteur est hapé par le livre comme les protagonistes par l'histoire et les tourments de la dramaturgie. Le rythme est soutenu et il nous tient en haleine, bien que s'essoufflant parfois, perdu dans les nombreuses peripéties des personnages. On peut regretter une traduction du suédois qui laisse de bien malheureuses traces parfois et l'expression s'en fait sentir. On est ainsi choqué de lire "il était impossible qu'elle avait survécu". Bref, ne soyons pas trop tatillons. Millenium est une très bonne intrigue policière qui, malgré ses 2000 pages, ne lasse à aucun moment.


Que vaut l'adaptation au cinéma ?


Ayant été voir le film après la fin du premier tome, je fus assez déçu de l'adaptation. C'est souvent le cas, mais il me semble que le film, bien que fidèle au livre, reste désepérement plat et les personnages fades. L'ambiance est sombre, certes, mais elle peine à reproduire la boule qui vous tient le ventre lors de la lecture. Il n'en va pas de même pour Lisbeth dont l'actrice retranscrit assez bien la description, mais le personnage de Mickael est bien pâlot dans le film et tient plus du balourd bedonnant que du journaliste d'investigation audacieux et visionnaire.


Je vous conseille donc le livre les yeux fermés. Il fera un très bon roman pour les vacances qui s'annoncent. Pour ce qui est du film, le voir en DVD devrait parfaitement faire l'affaire...

07.06.2009

Dialogue sur l'Amour et ses fondements

 

le_baiser_hotel_de_ville.jpg

 

Vidale : Ah ! Calderon, mon ami. Que je suis bien aise de vous trouver ici. Mon cœur déborde et il me faut le vider du trop plein de bonheur qu’il renferme. Ecoutez ! Ecoutez donc !

Calderon : Mais enfin, que vous arrive-t-il très chère ?! Vous voila animée, bondissante et bouillonnante telle une puce. Dites moi enfin ce qui vous transporte !

Vidale : Ah ! Mon Calderon.

Calderon : Et bien ?

Vidale : J’aime !

Calderon : Ah ! La belle affaire…vous aimez ?

Vidale : Oui, môssieur, j’aime ! Vous pouvez bien faire le railleur. Oh, je vous connais, vous et votre manie de toujours tout voir en gris. Ou plutôt en noir. Oui, vous voyez toujours tout en noir. Remarquez, je ne vous blâme pas. Mais moi, je vois la vie en couleur, je vois la vie à travers le plus beau et le plus admirable des prismes. En un mot : l’Amour ! Vous êtes un pessimiste en somme. Un petit broyeur rien de plus. Un broyeur de noir. Au fond, je vous plains, mon ami. Quand on ne broie que du noir, on ne peut avoir le cœur rempli que de fade et d’insipide. Le mien est rempli de joie et d’envies nouvelles, sans cesse renouvelées.

Calderon : Donc, vous aimez…

Vidale : Oh oui ! J’aime ! Et j’aime un homme, le plus beau qui soit ! Il est de ces princes, puissant et honnête. Il terrasse de sa fougue les montagnes et emporte les évènements dans le lit de sa volonté, comme des petits ponts de bois. Oh, comme vous l’aimeriez vous aussi, si vous le voyiez ! Et comme il est fort ! On dirait qu’il fut taillé dans le marbre par un maître. Pas sot de surcroît. On jurerait qu’il a été nourri à la poésie dès l’enfance. Oh, il faudrait que vous l’entendiez. Il est de ces gens cultivés qui ont un avis sur tout. Il bataille tant sur le terrain de la philosophie que celui de la peinture ou la musique. Toujours prompt à engager la joute orale, il brille chaque fois par la finesse et la grâce de ses vues. Il est, enfin, il est…Ah ! Je n’ai point assez de mot pour le dépeindre. Voyez comme il m’enivre et me bouleverse. Je suis heureuse Calderon. L’Amour est une merveille qui vous inonde le cœur de bienfaits et vous berce vers le plus beau et le plus admirable des pays.

Calderon : Oh, pour voir, je vois. Et cet homme vous aime t-il en retour ?

Vidale : Et bien, pour tout dire, nous n’avons encore eu l’occasion de nous rencontrer. Mais enfin, je l’aime, et quand il verra la vérité de mon cœur, il saura à son tour envers qui le sien doit se lier. Je suis sûr que chacun de nous possède son âme sœur en ce monde. Toute la tâche est de la retrouver parmi la multitude. Certains réussissent, certains échouent. Et moi, je crois l’avoir trouvé. Nul doute en moi. A l’instant où je l’ai vu, j’ai su. A dire vrai, mon cœur et mon corps l’ont su. Sans pouvoir l’expliquer, je fus saisie de sueurs et de vertiges. Mon souffle s’est accéleré. Ma tête était lourde, ennivrée dans la puissance de son parfum, ma vue se brouillait à la vue de son visage, mon âme a vacillé dès qu’il m’a effleuré le bras pour me laisser passer devant la porte. Je n’étais plus sur d’être moi-même, tout était devenu incertain. J’étais bouleversée. Mon corps l’avait senti bien avant mon esprit. Il avait reconnu cet autre corps auquel il ne demandait qu’à se lier. Mon esprit n’opposa pas de résistance, tant l’évidence s’imposait. Je su, tout simplement. Et je le su avec une certitude que jamais je n’avais éprouvé. Une certitude qui allait bien au-delà de la simple impression. Une certitude qui balayait d’un souffle puissant toutes mes convictions établies. Aurait-il fallu se jeter à terre, emporter les montagnes et remonter le sens du vent, je l’aurais fait sans la moindre hésitation. Car l’hésitation n’avait plus dès lors sa place en moi. J’étais tombé amoureuse. L’Amour est sans conteste la plus belle des affections. C’est une maladie, l’Amour. Mais c’est la plus belle qui soit. Elle est si puissante qu’elle peut se transmettre avec la plus simple et la plus extraordinaire douceur du monde. Mais je parle, je parle. Je m’emporte. Je ne sais comment aller lui avouer, je ne sais comment lui exprimé la puissance du sentiment qui m’anime. Ah, mon Calderon, quelle tourmente que cette incertitude !...

Calderon : (il marque un temps afin de s’assurer qu’elle ait terminé) Si vous avez terminé, permettez moi de vous dire que je ne vois rien de bien extraordinaire la dedans. Je m’étais attendu à ce sujet, à vous voir rêver à votre balcon, guetter nerveusement le passage dans la rue et envoyer la bonne à chaque heure s’enquérir du courrier. Si vous voulez mon avis, tout cela n’a pas grand-chose à voir avec l’Amour. D’ailleurs, pour vous dire le fond de ma pensée, l’Amour, ça n’existe pas.

Vidale : L’Amour n’existe pas ?

Calderon : C’est ce que je prétends, en effet. Ô que de beaux mots, que de belles formules emportées. Elle est belle votre amourette, et elle sera encore plus belle lorsqu'elle s'apercevra que  le bellâtre est un benêt dégénéré, libidineux dégoulinant et pas plus futé qu'une courge alignée sur l'étale d'un marché de campagne.

Vidale : Ahah ! Mon pauvre Calderon, comme votre vie doit être triste. Comment peut-on nier l’Amour ? N’avez-vous donc jamais connu ce tourment qui vous prend, vous secoue et vous emporte à la vue de quelque charmante personne ? N’avez-vous jamais senti votre respiration s’emballer au simple contact d’une peau ? N’avez-vous jamais été perdu dans le regard d’une belle amie ? Enfin donc ? N’avez-vous donc jamais aimé ? Ah, comme je vous plains si vous soutenez que l’Amour n’existe pas. Moi, j’aime, de tout mon cœur. A chaque instant j’espère qu’il va bien et qu’il est heureux. J’aime tout ce qu’il fait, tous ses projets me submergent d’admiration. Sa voix me fait tressaillir et la vue de sa personne me transporte à mille lieux. Quand je suis avec lui, je ne pense plus à rien, je suis dans un pays lointain, protégée et apaisée. Nul besoin de nous parler pour nous comprendre. Il est tout pour moi, je suis tout pour lui. Un seul regard suffit à dire toutes les conversations du monde. Une même flamme nous anime et avive notre plaisir. Mon Amour, c’est une communion, mieux, une fusion. Nous ne faisons plus qu’un. Comment résister à tant de douceur et de tendresse ? Et vous osez, vous, soutenir que l’Amour n’existe pas ?

Calderon : C’est ce que je soutiens.

Vidale : Laissez-moi-vous dire qu’il n’est rien de plus fort que l’Amour en ce monde. Il n’est point de force plus grande et plus bouleversante. N’a-t-on jamais vu pareil sentiment ? Un sentiment si puissant qu’il vous fait oublier tout ce qui vous entoure. Voyez vous-même. Moi qui aime, je peux bien vous le dire. Ah, il n’est rien de plus doux. Tout mon être est enchaîné à son image : va-t-il bien ? Est-il heureux ? Et chaque jour, je pourrais le passer à contempler mon bel amant. Je pourrais passer une vie à l’aimer cet apollon. Quand on aime, tout est plus simple, Calderon. La vie prend alors une saveur plus épicée, elle vous semble soudain légère et gaie. Vous êtes empli d’une énergie nouvelle et bienfaisante. Aimer, c’est ce qu’il y’a de plus merveilleux au monde. Vous êtes lui, il est vous et les corps des amants ne forment plu qu’une seule et même unité. Perdu l’un à l’autre, abandonnés l’un pour l’autre. L’Amour, c’est une explosion qui vous change à jamais. Avec lui, vous pouvez faire le tour du monde sans jamais changer de place. Il vous transporte comme aucun navire ne pourrait le faire. En un mot, Aimer, c’est vivre. Une vie sans Amour, c’est une vie triste, morne et vouée au désespoir.

Calderon : Que voila un raisonnement savant et enflammé. Mais savez-vous, ma chère amie, que toutes vos théories s’accordent bien mal avec la brutalité de la nature humaine ? Ils sont beau vos discours, mais ils oublient la plus élémentaire des règles de la vie humaine : les relations amoureuses sont une guerre. Ni plus, ni moins. Et votre bel Amour, il est loin. L’Amour, le vrai, il ne commence que lorsque la passion s’éteint. C’est bien facile la passion. On vit dans une sorte de beau mensonge auréolé. Une petite bulle bien dorée qui cultive l’hypocrisie à souhait, en somme. Il n’y a là aucun mérité puisque la passion est aveugle. Elle vous monte la tête comme un beau monument. C’est toujours à ce moment là qu’il se ramène, L’Amour. C’est terrible, l’Amour, c’est un combat. Une guerre faite à soi. Une guerre faite à autrui. C’est la reconnaissance de toute la petitesse de l’autre. C’est la découverte de l’autre dans tout ce qu’il a de plus misérable. Fini les petits mensonges amidonnés, fini les belles hypocrisies. Quand l’Amour se pointe, l’autre vous revient à la figure comme un vilain coup de crosse. C’est difficile d’aimer. C’est un chemin infini et laborieux. C’est une pénitence. C’est d’autant plus dur qu’à mesure qu’on déteste l’autre, on se déteste soi-même. On se déteste dans cette monotone stabilité qui nous enchaîne et nous englue. L’Amour se reconnaît dans nos petites bassesses, nos petites misères. La passion, oui. Elle est belle comme la nature au printemps la passion. Et puis, l’hiver de l’Amour se pointe. C’en est alors terminé du merveilleux, du mystérieux. Là est la tragédie. Lorsque le mystérieux se dissipe, il ne reste plus rien que la crasse et l’immondice. Comme si toute la lie de l’âme humaine vous sautait en plein figure, histoire de bien se rappeler à vous. Lorsqu’on a découvert cette immondice, alors il faut choisir, partir ou rester. Rester ne résoudra rien hélas. L’immondice ne partira pas. Elle restera là. Plantée sur vos pieds. Et vous de vous demander quoi faire de tout ce spectacle. Partir vous plongera dans la solitude la plus brutale et la plus empoisonnante. La crasse et l’immondice ; Là seulement commence l’amour. Jamais avant. Mais on aime à se mentir. On aime à se raconter que l’Amour, c’est facile. La passion, c’est tout rose, tout est simple. Mais ca n’est pas cela, l’amour. L’Amour, ca sent la merde au quotidien. Ca empeste notre vie et l’odeur rance n’en quitte plus jamais les murs de notre vie. Et on choisit de vivre avec ça. C’est ça l’amour. Avant cela, tout n’est que dorures, illusions et mensonges. L’amour, c’est la vérité. La vérité crue et moche. Remarquez, ce qu’il y a de bien, c’est qu’on le sent venir, l’amour. Il ne vous prend pas en traitre, l’Amour. Tous ces petits matins ou l’on se réveille à côté de l’autre et qu’il nous dégoute. Il nous dégoute doucement mais surement. Chaque matin, on se retourne vers l’être qui partage notre couche et on en a la nausée. Il vient de là, l’Amour. Notez qu’il n’est pas prétentieux, l’Amour. Il vous dégoute comme ça, à petit feu. Il ne vous saute pas dessus comme un politicien un soir de campagne. Non, non. Lui, c’est un pervers. Il vous ronge en silence. Et laissez-moi vous dire ceci : l’Amour, c’est aussi la cuvette des cabinets non tirée le matin…

16.04.2009

Lettre à un partisan

liberte.jpgLettre à Monsieur Druon,

Cher Monsieur Druon, je lis ce matin que vous nous avez quitté. Nul ne sait où vous êtes alors, nous savons seulement d’où vous venez et quel parcours a été le votre. J’écoutais ce matin le chant des partisans que vous avez écrit avec Joseph Kessel. Et je dois vous avouer que pendant une seconde, la musique m’a envahi et c’est une immense vague de tristesse qui m’a traversée. Non pas que je fus admirateur de vos écrits. La franchise m’oblige à vous dire que je n’ai pas encore eu l’occasion de vous lire. Non, ça n’est pas le souvenir de vos écrits qui m’a bouleversé. Les tambours et le chant résonnant, je prenais conscience qu’avec votre disparition, c’était un peu de cette âme, mystique et secrète, qui fait la France qui s’éteignait.

Vous étiez de cette génération pour qui la France était un parangon immortel et magnifique. Un idéal qui dépassait chacun. Une idée qui avait soulevé tant d’hommes hors des tranchés pendant la première guerre mondiale. Une idée qui avait portée ses plus grands héros, dont vous faites parti, à entrer en résistance contre le joug de l’oppresseur nazi pendant la seconde guerre mondiale. Une idée qui faisait vibrer le cœur des hommes bien au-delà de ses frontières. La France, c’était un rêve, un horizon inatteignable mais qui justifiait tous les sacrifices. La France, c’était cette femme que l’on aimait passionnément sans jamais la voir. La certitude seule qu’elle vivait suffisait pour qu’on en tombe amoureux ad vitam aeternam. C’était un rêve dont la préservation méritait tous les combats, tous les sacrifices, toutes les épreuves. C'est cela la France, pour moi. Un imaginaire vibrant et bouleversant. Vous étiez, Monsieur Druon, une corde sensible de cette idée de la France. C’est ainsi qu’a résonné en moi votre chant des partisans et qu’il m’a rendu triste. Tristesse, car je ne suis pas certain que la France fasse encore vibrer beaucoup de gens aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est le pouvoir d’achat qui fait vibrer les foules. Aujourd’hui, ce sont les écrans plats. Aujourd’hui, c’est le football. Les Français l’oublient, la France. A l'heure de la mondialisation, de l'effacement des frontières, et du "tout matériel", jamais l'Humanité ne m'aura paru plus petite et dépourvue d'horizons. Le mal du siècle...

Alors, je vous dis au revoir, Monsieur Druon. Je ne doute pas que là où vous êtes, les grands hommes sont là également. Vous partez avec panache et superbe. Vous étiez un esprit libre et vous n’avez jamais cédé à la facilité de la pensée. Vous parliez Haut et Fort. J’aimerais pouvoir en dire autant au crépuscule de ma vie. Je clos cette lettre par les mots de Paul Valery :  « On dirait que ce pays soit voué par sa nature et par sa structure à réaliser dans l’espace et dans l’histoire combinés, une sorte de figure d’équilibre, doué d’une étrange stabilité, autour de laquelle les événements, les vicissitudes inévitables et inséparables de toute vie, les explosions intérieures, les séismes politiques extérieurs, les orages venus du dehors, le font osciller plus d’une fois pas siècle depuis des siècles. La France s’élève, chancelle, tombe, se relève, se restreint, reprend sa grandeur, se déchire, se concentre, montrant tout à tout la fierté, la résignation, l’insouciance, l’ardeur, et se distinguant entre les nations par un caractère curieusement personnel. »

Au revoir, Monsieur le partisan.

08.04.2009

"Au nom de la démagogie, je vous arrète !"

DEMOCRATIE.JPGNous vivons décidemment dans une époque bien curieuse. L’affaire se passe à Bellegarde-sur-Valserine dans l’Ain. Quatre cadres de l’entreprise Scapa ont été retenus contre leur gré pendant deux jours au sein des locaux de la société par des salariés mécontents du plan social mis en place par la direction du groupe. Cette séquestration fait suite à plusieurs affaires comme celle-ci et ont donné lieu à une maladie bien étrange, et hélas, fort contagieuse : la « sequestrationnite », selon les mots de Philippe Labro.

Et force est de constater que les prises d’otage se multiplient en France : Sony, PPR, 3M. Pis, selon un sondage Paris Match-Ifop, 63% des Français éprouvent de l’indulgence pour les preneurs d’otage (les mots sont pesés…), 30% les approuvent et seulement 7% les dénoncent. Ces affaires peuvent faire sourire. Elles font partie du « folklore » social à la française, se résignent certains. Selon toute vraisemblance, c’est la mode. Or ces affaires n’ont rien d’anodines. Elles marquent la fin de l’État de droit. Purement et simplement. Ce ne sont d’ailleurs pas des actes isolés. Ils s’inscrivent dans la même logique que les blocages d’universités, les sabotages de voies de chemins de fer, les saccages urbains de Strasbourg, les séquestrations de présidents d’université, les agressions noctiliennes, et autres actes d'incivisme. J’en passe et des meilleurs. Elles ancrent la République Française toujours un peu plus dans une situation où chacun peut faire n’importe quoi et s’emparer de n’importe qui. Bref, nous allons vers une société, si le mot a encore un sens, où chacun peut être au dessus des lois. Disons le sans ambages : Cette France n’est pas celle à laquelle je crois. Cette conception du droit n’est pas celle à laquelle je souscris et je dis qu’une société qui ne se donne plus les moyens de faire respecter le plus élémentaire des droits est une société qui va droit vers l’anarchie.


Ségolène Royal déclarait dans Le Journal du Dimanche, au sujet des prises d’otage de cadres d’entreprises par des salariés, que ces actions permettaient à des salariés « fragilisés et méprisés » de se faire entendre, tout en soulignant le caractère illégal de ces actions. La même indulgence coupable a été entendue dans les discours de François Bayrou, Dominique de Villepin ou encore Martine Aubry. Cette indulgence ainsi que ces propos sont les témoins d’une faute démocratique de la part de dirigeants politiques qui ont renié tout courage et qui ont définitivement cédé au renoncement. Comment ? Comment être indulgent avec des salariés qui bafouent le plus élémentaire des droits à la sécurité, au droit fondamental de la libre circulation ? Il est déplorable que les responsables politiques, ainsi que les meneurs syndicaux, n’aient pas pris la mesure du danger qu’il y a à légitimer de telles actions. Car il faut se poser la question : de tels actes sont ils un aboutissement ou l’ouverture d’un nouveau genre de conflit social ? Quelle sera la prochaine étape ? Quel discours tiendront ces responsables quand, après avoir plaidé l’indulgence envers les salariés preneurs d’otages, ils seront face à des cas d’agressions physiques, voire pire, d’homicide ? Bossuet leur répond : « Dieu se rit des gens qui déplorent les effets des causes qu’ils chérissent ». C’est la voie vers laquelle mènera invariablement cette nouvelle forme de conflit social. Les Landes, Pithiviers, Grenoble et Bellegarde-sur-Valserine ne doivent pas rester sans suites. Les abus patronaux existent et sont encore (trop) nombreux. Nul besoin de nous voiler la face. Il est indéniable et malheureux qu'un certain nombre d’entreprises considèrent encore leurs salariés comme une marchandise. Que dire également des sommes astronomiques accordées à des dirigeants ayant mal géré leur entreprise ? Que dire des bonus ? Que dire des parachutes dorés ? Ces scandales ne légitiment, ni n'excusent en rien la séquestration de cadres et de dirigeants.


Ces affaires sont le signe du caractère cacochyme de notre démocratie. Faire entendre aux gens que le pouvoir est dans la rue, et non dans les urnes, c’est bafouer les principes même de la démocratie et de la République. Citons à ce sujet les propos admirables de l’inénarrable Bronislaw Geremek : « Il ne faut pas craindre le peuple, il faut craindre le populisme qui exploite l’absence du peuple sur la scène publique ». Peut être viendra le jour où la nation demandera des comptes aux hommes et aux femmes politiques qui ont trahi son idéal sur l’autel de la démagogie. Et l’occasion ici de rappeler l’article 224-1 du code pénal français : « Le fait, sans ordre des autorités constituées et hors les cas prévus par la loi, d'arrêter, d'enlever, de détenir ou de séquestrer une personne, est puni de vingt ans de réclusion criminelle. (…) Toutefois, si la personne détenue ou séquestrée est libérée volontairement avant le septième jour accompli depuis celui de son appréhension, la peine est de cinq ans d'emprisonnement et de 75000 euros d'amende, (…). » Dura Lex, Sed Lex